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TOPOPHONIE

De l’occupation de l’espace et du passage des chevaux par Martine Rousseau

De l’occupation de l’espace et du passage des chevaux

par Martine Rousseau

Initialement paru sur Improjazz N°68 août-septembre 2000

Dans une clairière, non loin de la forêt de Fontainebleau, ce dimanche-là, deux cavaliers passaient. L’un des chevaux se cabre soudain : il s’est pris un sabot dans un fil rouge au ras de l’herbe, long fil de laine accroché aux arbres et striant le vert dans toute sa largeur. Aux deux bouts du fil, ou le franchissant, des danseuses-marcheuses et des musiciens : trombone, caisse claire, saxophone, harpe, clochettes, tuyau de plastique, petite guitare, piano-jouet, appeaux déployés, ils écoutent, s’écoutent, marchent, s’enfoncent sous les arbres, hument le soleil, s’en cachent, reçoivent le bruissement des feuilles, pour une conversation distendue, tous murs abolis, dont les témoins et spectateurs s’égaillent tout autant, quittant parfois la "scène" pour s’enhardir dans un champ de coquelicots. Chez ceux-là, l’heure n’est plus à l’écoute, elle est à la prise d’air : on respire le son comme on chasse l’insecte, sans trop y penser. Tout de même, parfois, ça se brouille : oiseau qui passe ou appel d’appeau ? Et le fil rouge ? Le déroule Li-Ping Ting, danseuse et performeuse, facétieux personnage qui, mine de rien, fait trébucher humains et bêtes, poursuivant même de sa pelote le photographe qui s’approche. En d’autres temps et d’autres lieux, elle cousait des morceaux de sucre jusqu’à en faire des colonnes. Ses complices - Sophie Agnel, Pascal Battus, Hélène Breschand, Jean-Christophe Feldhandler, Jean-Luc Guionnet, Théo Jarrier, Thiérry Madiot, Sharif Sehnaoui, parmi d’autres -, trouant la chaleur et le paisible des lieux, envoient ces quelques signes qui sont le langage continuel, genre machine à coudre et parapluie, des agitateurs de l’improvisation - et ceux-là ne sont pas des moindres : dispositif de tuyaux de plastique et ballon relayant le souffle lancé au trombone, archet ou baguette de xylophone rayant les cordes de la harpe, appel du saxo en chant de merle, caisse claire emballée sous une couverture mais résonnant encore, piano-jouet vibrant doucement entre des élancements de clochettes bouddhiques et l’agitation d’une sorte de flûte de Pan cassée, ouverte, où se balance une boule. Puis, comme un autre fil rouge, cette femme marchant lentement de l’un à l’autre, et ramassant pour s’en parer les traces, les restes, de ce qui a pu produire du son, objets parfois infimes qu’elle accroche à ses bras ou fait tenir en équilibre sur sa tête. Ici se repose le bruit. La veille, les mêmes avaient salué le coucher du soleil tout aussi éclatés dans la même clairière, la nuit les ayant aperçus dialoguant sur un escarpement rocheux avec les étoiles. Ces journées "Topophonie" (à la fois titre de la performance et nom d’un groupe d’improvisateurs), vécues pour la deuxième année consécutive, ont été pensées comme une proposition d’"échanges à travers des rencontres dans des lieux nomades", bucoliques ou urbains, dedans ou dehors. Ici, à Boissy-aux-Cailles, ce fut le lent tournoiement dans la canicule d’êtres moins déterminés à en découdre avec la nature et ses appels qu’à s’en approcher avec plus ou moins de force et d’écho, mais même le quasiment imperceptible, le son tenu, le presque rien du ballon dégonflé qui fait rire, participait de cette impression : l’air vibrait.

Martine Rousseau

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